Le recordman et le compétitif
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Le recordman et le compétitif

Par Mustang - 23-08-2008 09:00:57 - 5 commentaires

Je vous  propose un texte de haute volée sur le sportif, écrit en décembre 2003 par Raphaël Hamard, formateur en gestion mentale, pour des  professeurs d’E.P.S.  ( www.ifgm.org)

 

LE RECORDMAN ET LE COMPETITIF

 

« Battre ses propres records ou battre autrui sont des projets de sens que l’on retrouve systématiquement chez les sportifs de tous les niveaux. La perspective de la lutte avec soi même ou avec les autres hommes donne un sens à l’activité.

 

Le recordman

Le recordman est la personne qui a le projet d’améliorer une performance passée. Cette perspective libère ses forces et son énergie. Battre un record libère la temporalité intime de l’être. Lorsque je bats un record, je me prouve à moi-même que je ne suis pas un être fini. Un champ d’avenir s’ouvre à l’individu sans obstacle insurmontable. Il accède ainsi à l’éternité terrestre. Le terme peut paraître fort mais il s’agit d’un vécu et donc d’une réalité. C’est cet accès à l’éternité qui motive. Ce qui démotive c’est de n’avoir aucune perspective devant soi. Ce sont la mort et la peur qui paralysent et immobilisent. Leur être chemine dans le temps.

Souvent, la lutte d’homme à homme les inhibe et les coupe de leurs forces(ce n’est pas une généralité). Ils ont l’impression d’une part de perdre le contrôle de leurs actions et d’autres part de perdre la possession de leurs faiblesses. Ils sont dépendants de l'autre à ce moment là.

Ron Clark était un coureur de demi-fond et de fond australien qui a battu de nombreux records du monde dans les années 60 du 5000m au 20km. Il a même battu le mythique record de l’heure. Cependant, il n’a jamais été champion olympique alors qu’il survolait le 5000m et le 10000m pendant deux olympiades en 1964 à Tokyo et à Mexico en 1968.Il récolta uniquement une médaille de bronze en 1964 alors qu’il était le détenteur du record du monde. Il savait se battre contre lui-même mais était impuissant contre les hommes.

  Ron Clark porteur de  la flamme à Melbourne en 1956

Jules Ladoumègue, coureur à pied du 1000m au 2000m, a battu 6 records mondiaux dans les années 30 et fut uniquement médaille de bronze aux jeux d’Amsterdam en 1928. Il ne put participer aux jeux de 1932 à Los Angeles  car il fut radié pour professionnalisme. Avant de s’attaquer à un record, il établissait les temps de passage permettant d’y parvenir. Les temps de course étaient exactement les même au dixième près.

Les records sont souvent des œuvres collectives. Des athlètes se sacrifient pour qu’un autre batte le record. Une ambiance d’entraide règne dans le peloton. Ainsi, l’athlète n’a pas la peur qu’on essaie de le battre. Il peut se donner tout entier à son projet personnel. Il se nourrit du désir des autres pour lui.

Michel Jazy a battu de nombreux du monde et d’Europe de cette façon du 1500m au 5000m entre 1962 et 1965. Des camarades étaient chargés de l’amener en un temps prédéterminé. Lui suivait. Les leaders se succédaient et enfin laissaient la place à Jazy à qui il restait un peu plus d’un tour pour abaisser la meilleure marque mondiale ou européenne.

Roger Bannister en 1954 a battu le record du monde du mile de la sorte emmené par deux frères d’armes, Gordon Pirie et Chris Chataway. Le but était d’abattre le mur des 4 minutes. Il réalisa 3’59’’4/10 en allant au bout de lui-même. Il était épuisé et ne tenant plus sur ses jambes à la fin mais tellement comblé. Beaucoup de personnes ne comprennent pas qu’on se mette dans des états pareils et crient au masochisme. Mais il faut vivre le sens profond de l’activité de l’intérieur pour comprendre. C’est l’espoir du plus être qui anime le sportif au départ d’une épreuve alors qu’il a déjà vécu la souffrance du dépassement de lui-même.

Tous les recordmans ont leur mur. Zatopek voulait crever la barre des 14 minutes sur 5000m et des 29’ sur 10000m. Guillaume élève de troisième l’année dernière avait l’ambition de passer la barre des 3’30 sur 1000m ; son copain Louis lui voulait les 3’.

 

Le recordman peut être un découvreur des possibilités humaines. Il les sonde. Il fait avancer l’humanité. Il ne s’identifie pas à son record. C’est une étape. Sitôt réalisé, il n’existe plus. C’est celui à réaliser qui existe aujourd’hui.

Zatopek, le célèbre coureur des années 50, dira que s’il avait existé un coureur de son niveau, ils auraient pu abattre des murs chronométriques et peu aurait importé qui aurait battu le record.

Chez nos élèves, nous retrouvons ces projets de records. De nombreux élèves viennent souvent me voir fou de joie pour me dire « je me suis battu ».Et, ce n’est pas uniquement les meilleurs qui éprouvent la joie. Des élèves ayant parfois les moins bonnes performances de la classe éprouvent ce sentiment intense.

On voit souvent dans les courses sur route regroupant des milliers de personnes, le 1334ème (c’est un exemple) brandir les bras sur la ligne d’arrivée parce qu’il vient de battre le record qu’il avait projeté.

Le record ne signifie pas forcément une marque reconnue mais il est personnel et intime.

Le compétitif

Dans d’autres cas, les athlètes sont fortement pris par le projet de battre autrui. Cela leur permet d’avoir une identité et de s’inscrire dans la société des hommes. Nul n’ait besoin de se placer en haut. Mais, ce combat de champions n’amène pas à la dispute mais au contraire à une reconnaissance de l’altérité et de soi. En effet, le projet compétitif s’appuie sur les faiblesses. En me battant, autrui me fait apparaître mes faiblesses et mes limites et donc cela me donne des perspectives d’amélioration. Un joueur de tennis pris par un projet de compétition, va pilonner mon revers qu’il a détecté comme défaillant ou bien me délivrer une alternance de balle courte et de balle longue parce qu’il a vu que je n’étais pas bien à l’aise dans ce registre. Par la suite, je vais essayer de l’améliorer à l’entraînement. Je remercie ce rival qui m’a ouvert les yeux sur la réalité de mon jeu et de m’avoir ouvert des perspectives d’avenir.

Le compétitif a besoin d’identifier les habitudes de l’adversaire afin d’anticiper des réponses. Il évoque mentalement les actions et le contexte dans lequel elles s’expriment. Cela lui permet d’avoir un temps d’avance et de le prendre de vitesse en ayant une réponse prête pour parer l’attaque ou la défense adverse.

Michel Bernard, dans les années 50 et 60, fut un des meilleurs coureurs de demi-fond national et international. Il était connu pour sa célèbre rivalité avec M.Jazy. Deux de ses courses sont à ce titre intéressantes. En 1958, en finale des championnats de France de cross, il se retrouve en tête avec A.Mimoun et un autre coureur algérien. A.Mimoun dont l’unique stratégie était de suivre le meneur pour le doubler à la fin, l’invectiva à prendre le commandement. Mais, il refusa car il savait de quoi il en retournait. Aussi resta-t-il bien sagement derrière et fit à Mimoun ce qu’il faisait aux autres. Il devint champion de France de cross.

Alain Mimoun

Lors d’un deux miles en salle, il se retrouva en tête avec l’anglais Pirie. L’allure était tellement élevée qu’ils étaient tous les deux sur le point de battre le record du monde. Pirie fut pris par cette perspective. Ce fut le sens de la course mais pas pour Bernard. Il ralentit alors la course pour resituer les débats dans le cadre de la compétition. Le record ne fut pas battu. Nous pourrions distiller les exemples à foison mais nous avons voulu simplement sensibiliser à la réalité de ce projet et à ses nuances. Chez nos élèves, ces projets existent. Lors d’un échauffement à petite allure, il existe certains élèves qui vont sprinter pour terminer devant un copain ou pour le rattraper. D’autres en revanche maintiendront une allure identique même si un camarade est devant eux ou en arrière.

Le projet de compétition peut aussi être mis en échec. Comment réagir lorsque l’adversaire va gagner avec certitude ? Des sportifs nous viennent en aide pour résoudre ce problème. A.Mimoun, célèbre coureur de fond des années 40 et 50, avait un rival: Zatopek. Son rêve le battre. Au JO de Londres en 1948, il avait été distancé par Zatopek de 48 secondes sur 10 000 m. Et d’année en année, il cherchait à faire fondre cet écart. En 1952, l’écart n’était plus que de 15 secondes. En 1947, il était de 53 secondes. C’est en 1956 sur marathon aux JO de Melbourne qu’il battit enfin Zatopek. Il l’attendit sur la ligne d’arrivée. Zatopek lui dit : « je suis heureux que tu aies gagné, il est juste qu’après avoir été tant de fois second, tu aies enfin trouvé ton jour ».

  Zatopek

Notre société fait penser que seul le statut de premier est intéressant. Les autres places ont de la valeur. On voit souvent dans les courses sur route le 1333ème être à la lutte avec le 1332e. A l’arrivée ils se serrent la main heureux d’avoir livré un beau duel.

Ces grands principes fondant les structures relationnelles de notre société rendent difficiles la possibilité

d’exprimer un esprit de compétition. Cela peut permettre d’expliquer la relative faiblesse du sport français pendant de nombreuses années par rapport au sport anglo-saxon (USA, GB, Allemagne…). Le sens de la compétition est à faire vivre aux élèves. Il doit permettre le dépassement des deux protagonistes sans volonté de destruction. C’est un moyen de rencontrer autrui et de se rencontrer. La peur d’être ridiculisé et le sentiment qu’on n'est pas la hauteur peut inhiber le projet de compétition qui peut être un aspect central des projets de la personne. Pour lui permettre de l’éprouver, il est possible d’organiser des compétitions collectives comprenant une forte responsabilité individuelle. La performance individuelle est noyée dans la performance collective. On peut citer le relais, le cross par équipe où chaque place est additionnée et les totaux comparés. Ainsi, on ne voit pas qui a fait quoi ; mais l’individu aura exprimé le meilleur de soi au travers la compétition. M.Jazy aimait donner ce sens de don en compétition. C’est pour autrui qu’il développait un esprit compétitif. Il fatiguait un adversaire pour qu’un camarade puisse faire une bonne place. 

Projets mixtes

Il y a des records qui sont battus grâce à un projet compétitif. Le record n’était pas le but premier. Le record n’est qu’une conséquence de la compétition. Colin Jackson, en 1993 dit qu’il avait juste voulu gagner lorsqu’il battit le record du monde du 110m haies en 12’’91. Il y des places qui s’obtiennent uniquement grâce à un projet de record. La place n’est que la conséquence d’un projet de record. Un jour lors d’une compétition à Saint Maur, je voulais battre mon record sur 1500m en qui était de 4’29’’92 ; j’avais déterminé des temps de passage tous les 100m. Je contrôlais régulièrement mon allure en regardant un chrono que je tenais dans ma main. Je ne prenais absolument pas en compte le rythme de la quinzaine de coureurs qui partageaient la même course que moi. Au début, j’étais dans les derniers. J’ai malgré tout maintenu l’allure et je suis resté dans la réalisation de mon projet. Je suis arrivé second de la course et j’ai battu mon record en 4’29’’16. A aucun moment je n’ai cherché à battre autrui. Cette place fut très surprenante pour moi à l’instar de Jackson c’est à dire d’avoir atteint un résultat sans vraiment l’avoir cherché. 

Il y en a en revanche qui l’ont cherché. Rappelons l’Anglais Hill qui au début du XXème siècle a cherché à battre le record du 880 yards en montant une couse à handicap c’est à dire en plaçant des athlètes plus faibles que lui tous les dix mètres. Il réussit à tous les doubler sauf un. Zatopek chercha à être champion olympique du 10 000 m aux JO de Londres en 1948 en construisant sa course comme pour une tentative contre le record du monde. Un ami était censé brandir un foulard rouge si le temps de passage n’était pas convenable un foulard blanc si c’était bon par rapport à ce qu’il avait prévu. Au début, il était en queue de peloton mais dans des temps convenables. Au fur et à mesure, il rattrapa ses adversaires en essayant de maintenir le rythme. Il fut champion olympique avec 48 secondes d’avance. Mais il ne battit pas le record du monde.

Paavo Nurmi, l’homme au chronomètre, commençait une couse en ce centrant d’abord sur son rythme à soi grâce au chrono, puis au bout d’un certain temps il prenait en compte les adversaires et laissait tomber son appareil.  Il existe aussi des personnes qui partent avec des projets de records et qui basculent sur des projets compétitifs lorsqu’elles voient que le record est inaccessible. C’est le cas du marocain El Gerrouj lors du meeting de Rieti en Italie en septembre 2003 où il voulait battre le record du mile. Il y a aussi des personnes qui partent avec des projets de compétition et lorsqu’ils voient qu’ils ne pourront le réaliser, ils basculent sur un projet de record c’est à dire de performance par rapport à eux-mêmes.»

 

  Paavo Nurmi

 

 

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5 commentaires

Commentaire de agnès78 posté le 23-08-2008 à 12:05:43

j'aime beaucoup... je me retrouve dans tout ça toutes comparaison gardée avec les champions dont les noms sont évoqués... c'est exactement ce que je ressens, ertaines fois courir pour battre son propre recors, d'autre fois courir pour la place, battre une telle tout en lui faisant la bise à l'arrivée, et d'autre fois courir pour faire les deux... c'est vrai que finalement peu de coureur affichent de telles ambitions et se disent courir seulement pour le plaisir... comme si le compétiteur et le recordman voire le compétiteur-recordman ne prenaient pas de plaisir...

Commentaire de agnès78 posté le 23-08-2008 à 12:06:29

désolée pour les fautes d'orthographe, je ne me suis pas relue oups

Commentaire de la mouette posté le 23-08-2008 à 13:00:28

Intéressant ce texte Mustang , pour ma part le chronomètre permet de vérifier un état de forme , par rapport à ces qualités sportives , mais je pense aussi que le sport est un formidable catalyseur d'énergie , pour lutter entre le bien et le mal , et ainsi de se libérer du carcan invisible dans nos têtes! L'essentiel dans le sport , ç'est de garder cette motivation , pour garder cette flamme et cette liberté en nous!

Commentaire de shunga posté le 23-08-2008 à 16:05:13

Très intéressant comme d'habitude. C'est triste que ce sain état de compétition n'ait ou ne soit pas suffisamment développé. Puisqu'il s'agit d'un formateur de prof, je dirais surtout qu'à l'école on m'a plus entrainé à être médiocre qu'autre chose.

Commentaire de jerome_I posté le 24-08-2008 à 19:29:45

vraiment un très bon post mustang, très interressant, je me retrouve un peu partout bien que n'ayant pas la classe des champions cités mais plus les envies de battre mes record comme les élèves de 3ème.

Jérome

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